Est-ce que je peux vraiment dire que je n’aime pas voyager ?
La semaine passée, je suis partie 24 heures à Milan pour le travail.
Départ de chez moi à 13 heures. Arrivée à destination à 19h30.
Six heures trente.
Bruxelles est soi-disant à 1h15 d’avion de Milan. Tu parles !
Entre le chemin jusqu’à l’aéroport, les travaux, les attentes, le retard de l’avion et le trajet jusqu’à l’usine que nous allions visiter, la journée s’est évaporée. Au retour, il nous a fallu encore davantage de temps. Nous nous sommes trompées d’autoroute au milieu des travaux. Sept heures.
Tout ça pour une visite de… sept heures.
Attention, je ne suis pas en train de dire que cela n’en valait pas la peine. La visite était passionnante. Nous avons hyper bien mangé. C’était l’Italie, après tout.
Mais pendant le trajet du retour, je me suis demandée : est-ce que j’aime vraiment voyager ?
Mes collègues semblaient ravies de cette escapade. Moi, je calculais déjà ce que j’allais perdre : mon week-end, mes courses, mes lessives, mon temps de repos. Le lendemain, il fallait retourner travailler.
Finalement, les inconvénients du voyage occupent souvent plus de place dans mon esprit que ses promesses.

Le coût invisible du voyage
Le voyage, nous en parlons surtout pour ce qu’il apporte. Les photos, les souvenirs, l’ouverture d’esprit, la découverte, la liberté… Mais rarement pour ce qu’il prend.
Parce que voyager, ça ne commence pas à l’embarquement et ça ne se termine pas à l’atterrissage. Il y a tout ce qui précède : les valises à préparer la veille, les listes mentales que tu dresses depuis une semaine, les e-mails expédiés en vitesse avant de partir. Et il y a tout ce qui suit : le décalage, la fatigue, le retard à rattraper au boulot, la maison qui vous accueille avec son désordre et son frigo vide. Sans parler du linge accumulé durant le séjour, ni des plantes qui n’ont pas survécu.
Ce coût-là, tu ne le vois pas sur Instagram. Il n’a pas de filtre. Il se comptabilise en heures de sommeil perdues, en week-ends amputés, en petits rituels du quotidien bousculés — ces mêmes rituels qui, justement, nous permettent de tenir.
J’ai déjà parlé de cette énergie fragile dans mon article sur les mois gris. Certaines périodes de l’année nous demandent déjà davantage d’efforts pour fonctionner normalement. Ajouter un voyage, même agréable, peut parfois vider encore un peu plus la batterie.
Pour certaines personnes, l’énergie dépensée à voyager est largement compensée par l’énergie qu’elles en retirent. Elles rentrent rechargées, légères, inspirées. Je les regarde avec une curiosité sincère, presque admirative.
Pour d’autres, et j’en fais partie, le rapport est inversé. Je rentre avec une dette d’énergie qu’il va falloir rembourser sur plusieurs jours. Le voyage n’était pas une parenthèse ressourçante. C’était une dépense.
Je ne pense pas que ça soit une question de caractère ou de bonne volonté. C’est une question de fonctionnement. Certains se régénèrent dans le mouvement, dans la nouveauté, dans le contact avec l’inconnu. D’autres se régénèrent dans le calme, dans la continuité, dans leurs propres murs.

Voyager moins, c’est vivre moins
Notre époque a fait du voyage une valeur morale. Pas seulement un plaisir ou un privilège — une preuve. La preuve que nous sommes curieux, ouverts, que nous profitons de la vie.
Celle qui n’a pas de photos de Bali sur son téléphone, qui ne rêve pas de traversée en train à travers l’Europe, qui préfère son canapé à un vol low-cost du vendredi soir, elle doit se justifier. Elle est perçue comme quelqu’un qui manque d’ambition, de curiosité, ou pire, d’imagination.
Mais voyager moins, c’est vraiment vivre moins ?
Je ne le crois pas. Je crois surtout qu’on a confondu la forme et le fond. Le voyage n’est qu’un moyen parmi d’autres d’accéder à quelque chose de plus essentiel : la découverte, la surprise, le sentiment d’être vivant. Or ces sensations ne nécessitent pas obligatoirement de faire ses bagages.
Tu peux les trouver dans un livre. Dans une conversation qui dure trois heures de plus que prévu. Dans une exposition découverte par hasard un samedi après-midi. Dans ton propre quartier, à condition de le regarder différemment ou encore dans ces petits gestes qui permettent de retrouver un peu d’équilibre lorsque tout devient trop bruyant, trop rapide ou trop envahissant. J’en parlais d’ailleurs dans mon article sur ce qui m’aide quand tout m’irrite.
Ce que le voyage promet, la découverte, la rupture avec la routine, la rencontre avec l’inattendu peut se cultiver autrement non? Plus lentement peut-être mais pas moins profondément.
Et puis, il y a une chose que le voyage ne sait pas offrir : le temps de digérer. Le temps de laisser une expérience infuser, de la raconter, de la comprendre. À force de courir d’un endroit à l’autre, tu accumules des images sans jamais vraiment les habiter.
Choisir autrement
Je ne suis pas en train de plaider pour une vie sédentaire, ni de prétendre que le voyage ne vaut rien. Milan valait le déplacement. La visite était belle. La pasta, inoubliable.
Ce que je veux dire, c’est qu’il est temps d’arrêter de traiter le voyage comme une obligation morale — et de commencer à le traiter comme ce qu’il est : un choix parmi d’autres, avec ses propres bénéfices et ses propres coûts.
Choisir de voyager peu, ou différemment, ou plus lentement, ce n’est pas renoncer à vivre. C’est décider de comment nous voulons dépenser notre énergie. C’est prendre au sérieux ses propres besoins plutôt que de les plier aux injonctions d’une époque qui confond l’accumulation d’expériences avec la richesse intérieure.
Il y a une forme de courage, pas très instagrammable, à rester chez soi quand le monde entier semble partir. À dire : non, ce week-end, je n’ai pas besoin d’un aéroport. J’ai besoin de mon lit, de mon marché, de mon silence.
Est-ce que je n’aime pas voyager ? Souvent non mais parfois, dans les bonnes conditions, quand j’en ai vraiment envie plutôt que l’impression d’y être obligée. Et surtout, quand il me reste un peu de temps pour souffler chez moi après mon retour.
Un peu comme Obélix : « c’est bien beau tout ça mais j’aimerais être rentrée à temps pour le banquet ».
Et toi, tu aimes voyager, ou le retour à la maison est la meilleure partie du voyage ? Dis-moi tout en commentaire — j’ai l’impression que je ne suis pas la seule.



14 réponses
Merci pour cet article qui sort des sentiers battus ! Je pense comme toi qu’une réflexion est vraiment nécessaire sur ce que les voyages nous apportent et nous coûtent. La folle pression des réseaux sociaux et de la société de consommation veut nous faire croire que la balance est invariablement positive, mais ce n’est pas toujours le cas. Personnellement, j’aime voyager, mais je prends soin que les horaires ne soient pas épuisants et que sur place je fasse des choses qui ont du sens pour moi. Et pas trop souvent dans l’année ! Avoir une routine calme et saine chez moi m’aide énormément dans mon travail d’artiste peintre.
Merci pour ton commentaire. J’aime beaucoup l’idée de voyager à ton rythme plutôt que de courir après une liste de lieux à voir. Je crois que c’est souvent là que se fait la différence entre un voyage qui nourrit et un voyage qui épuise.
Tu soulignes aussi quelque chose d’important : avoir un lieu de vie et une routine qui nous ressourcent. J’ai l’impression que l’on parle beaucoup des bénéfices du voyage et beaucoup moins de ceux que peut apporter le simple fait de se sentir bien chez soi.
Et je comprends très bien le lien avec ton travail d’artiste peintre : difficile de créer lorsque l’on passe son temps à courir partout !
Merci Sophie, tu ose dire les choses qu’on formule rarement.
Je suis tout à fait d’accord avec toi, oui voyager c’est beau, enrichissant mais aussi coûteux en énergie ! Avant, je ne comprenais pas forcément les personnes qui retournaient toujours au même endroit en vacances. Mais en réalité, cette routine peut aussi être une vraie façon d’alléger la charge mentale liée à l’inconnu, à l’organisation, et à tout ce qu’il faut gérer avant et après.
Finalement, se reposer, ce n’est pas toujours partir loin. C’est parfois choisir ce qui nous demande le moins d’effort pour nous faire le plus de bien.
Merci pour ce message.
Je crois que c’est exactement ce qui a changé avec le temps pour moi. Avant, j’avais tendance à voir les habitudes et les repères comme un manque d’audace ou de curiosité. Aujourd’hui, j’y vois parfois une forme de sagesse.
Choisir ce qui nous fait du bien sans se compliquer la vie est souvent moins valorisé que l’aventure ou le dépassement de soi, alors que cela demande aussi de bien se connaître.
J’aime beaucoup votre dernière phrase. Se reposer, ce n’est pas forcément partir loin. C’est parfois simplement choisir ce qui nous ressource vraiment.
Merci d’avoir pris le temps de partager votre réflexion.
Certes, voyager a des coûts cachés, c’est fatigant et généralement moins confortable que de rester chez soi. En somme, c’est un caprice qui n’est nullement nécessaire et qui ne fait qu’ajouter du travail… Mais malgré tous ces arguments valables et vérifiables, je continuerai à vouloir voyager lorsque j’en ai la possibilité, tout en sachant et en admettant que c’est moins confortable.
En effet, nos actions et nos envies ne sont que très partiellement rationnelles, et le fait de découvrir ce que je ne connais pas encore continue d’exercer une attraction à laquelle il est difficile pour moi de résister.
Le jour où je ne pourrai plus voyager arrivera bien, je ne sais pas quand, et ne me laissera que des regrets pour tout ce que je m’empêche de faire maintenant, et tous les bons raisonnements qui m’expliquent que je n’en ai pas vraiment besoin ne changeront rien.
Merci pour ce commentaire.
Je crois que vous mettez le doigt sur quelque chose d’essentiel : nos choix ne sont pas uniquement guidés par le confort ou la rationalité.
Je comprends très bien ce que vous décrivez. Certaines personnes ressentent un appel vers l’ailleurs que ni les valises, ni les aéroports, ni la fatigue ne parviennent vraiment à atténuer.
Mon article n’avait d’ailleurs pas pour objectif de convaincre qui que ce soit de moins voyager, mais plutôt d’interroger l’idée selon laquelle voyager serait une évidence ou une nécessité pour tout le monde.
Nous sommes manifestement attirés par des choses différentes, et c’est aussi ce qui rend les échanges intéressants.
Merci d’avoir pris le temps de partager votre point de vue.
Intéressant cette réflexion…
Perso, j’adore voyager, découvrir de nouveaux pays, de nouvelles cultures, profiter du soleil et de la mer (pour moi, c’est une ressource essentielle et l’année où nous avons été confiné, ça a été très dur pour moi).
Par contre, j’ai tellement fait de séjours à droite à gauche, que maintenant, je redoute le moment où je vais devoir trimbaler ma valise de chez moi à la gare ou à l’aéroport (et retour). Je rêve du moment où je pourrai me téléporter 🙂
Le mois dernier je suis partie une dizaine de jours en Egypte, avec remontée sur le Nil et visites des pyramides et des temples, c’était magique ! C’est ça que je garde en mémoire. Ce qui s’est passé avant ou après ne compte plus par rapport au plaisir des expériences que j’ai vécues.
Mais chacun a sa façon de vivre les choses…
Merci pour ce partage.
Je crois que c’est précisément ce qui ressort des commentaires : nous ne cherchons pas tous les mêmes choses dans le voyage.
Votre séjour en Égypte a l’air extraordinaire, et je comprends très bien que les souvenirs des temples, du Nil ou des pyramides prennent largement le dessus sur les contraintes du départ et du retour.
De mon côté, j’ai tendance à accorder beaucoup d’importance à ce qui se passe avant, pendant et après le voyage. C’est probablement pour cela que je le vis différemment.
Mais je vous rejoins sur un point : si quelqu’un invente enfin la téléportation, je signe tout de suite !
Merci d’avoir partagé votre expérience.
Voyager est une manière d’explorer le monde, mais rester ouvert à l’inattendu dans son quotidien en est une autre, souvent sous-estimée. Il suffit parfois de regarder son environnement avec un regard neuf pour être surpris.
Oui, je crois aussi. On associe souvent la découverte au fait de partir loin, alors qu’elle peut parfois se cacher juste derrière nos habitudes. Changer de rue pour rentrer chez soi, pousser la porte d’un lieu où l’on n’est jamais entré, prendre le temps d’observer ce qu’on ne regardait plus… il suffit parfois de très peu pour retrouver ce sentiment de surprise que l’on cherche tant dans le voyage.
Merci pour cette belle réflexion.
J’ai souri en lisant cet article.
Pendant des années, j’ai vécu à l’étranger et beaucoup voyagé. Pourtant, je comprends très bien ce que vous décrivez.
On peut aimer la curiosité, les rencontres et le changement sans forcément aimer les valises, les aéroports ou les kilomètres parcourus. 😊
Merci pour votre message.
C’est exactement ce que j’ai essayé d’exprimer dans cet article. On présente souvent les choses comme s’il fallait choisir entre curiosité et enracinement, alors que les deux peuvent parfaitement coexister.
J’aime beaucoup votre formule : aimer les rencontres et le changement sans forcément aimer les valises, les aéroports ou les kilomètres parcourus. Elle résume très bien ce que je ressens moi-même.
Merci d’avoir pris le temps de partager votre expérience.
Article intéressant qui ouvre le débat sur l’amour du voyage. Pour ma part, il va s’en dire que j’adore voyager, c’est une facette essentielle de ma vie, mais je ne mettrais pas en opposition être chez soi et voyager. Pour moi, la vie est un voyage permanent avec des changements de rythme. C’est une façon de voir et appréhendez sa réalité. Quand je suis dans ma ville de résidence, je reste curieuse comme quand je suis à l’étranger. Les yeux ouverts sur ce qui m’entoure. Vivre en pleine conscience. Le coût énergétique du déplacement est certain, mais d’une part je pense que cela dépend du rythme adopte et les amants du slow travel comme moi pouvons en témoigner. Quand on prend son temps et on laisse la porte ouverte à l’inattendu, voyager devient bcp moins énergivore. d’autre part une semaine de travail classique métro boulot dodo est elle vraiment moins énergivore qu’un retour de voyage? l’autre aspect qui m’a interpelé dans votre article c’est le fait que vous perceviez le voyage comme une obligation morale. j’avoue que cela ma quelque peu surpris. il est vrai qu’a l’heure des réseaux sociaux où le paraître semble l’emporter sur l´être, on peut ressentir cette pression sociale, mais le véritable amour du voyage est une pulsion qui vient de l’intérieur, pas pour les moments instagramables mais plutôt pour les moments de connexion, découverte, apprentissage, partage et émerveillement.
Merci en tout cas d’ouvrir les perspective sur ce thème qui m’est cher
Merci pour ce commentaire très riche.
Je crois que nous nous retrouvons au moins sur un point essentiel : la curiosité. J’aime beaucoup votre idée selon laquelle il est possible de voyager aussi dans son propre quotidien, en gardant les yeux ouverts sur ce qui nous entoure.
Je suis également d’accord sur le fait que le rythme change beaucoup de choses. Un voyage lent, avec peu de déplacements et de place laissée à l’imprévu, n’a probablement pas le même coût énergétique qu’un séjour mené au pas de course.
Concernant la dimension d’obligation morale, je faisais surtout référence à certains discours que l’on entend parfois et qui associent le voyage à l’ouverture d’esprit, à la réussite ou à une vie pleinement vécue. Je trouve intéressant de questionner cette idée, sans pour autant remettre en cause le plaisir que tant de personnes trouvent dans le voyage.
Merci d’avoir partagé votre point de vue et votre expérience.