Lumière

Quand les conseils sur la lumière te transforment en déchet radioactif

N’est-ce pas un peu exagéré? 

Si un article te laisse à penser qu’une ampoule de 5000K va faire de ton intérieur une ambiance d’après-midi ensoleillée à la plage, tu risques d’être déçue. Il ne manquera qu’une touche d’uranium pour compléter l’expérience.

Cela dit, un collègue m’a dit un jour « chez toi, on pourrait faire atterrir les avions ». 

Effectivement, j’adore quand il y a beaucoup de lumière.

Du soleil la journée (oui, il y en a à Bruxelles) et plein de lampes allumées le soir. Nous parlerons de l’écologie une autre fois.

Au départ, je voulais écrire un article sur la lumière.

Mais parler d’ampoules ne m’enthousiasmait pas trop.

Je suis finalement tombée sur le livre « Louange de l’ombre » de Jun’ichirô Tanizaki.

Là, soudain, l’angle devenait beaucoup plus intéressant.

L’ombre et la lumière
L’Orient et l’Occident.

Au début, le livre m’a semblé inspirant. Poétique même.

Puis page après page, mon impression a glissé vers quelque chose de plus sombre.

Pour finalement me demander si Tanizaki n’était pas un vieux grincheux.

Les toilettes 

Ça fait rêver. 

Le livre a été écrit en 1933 et Tanizaki précise lui-même que ce qu’il décrit existait déjà de moins en moins à son époque. Mais c’est justement ce qu’il regrette.

Il parle de toilettes situées à l’extérieur de la maison.

Tu y accèdes par un petit chemin couvert, protégé de la pluie — mais pas vraiment du froid.
Tu arrives dans une petite pièce en bois, sombre, avec des ouvertures vers l’extérieur.

Tu peux y contempler le jardin.
Entendre les oiseaux.

Une expérience presque méditative.

Nous sommes évidemment très loin de ce que nous connaissons aujourd’hui, que ce soit en Europe ou au Japon.

Mais l’idée reste intrigante.

Et Tanizaki pose au passage une question pertinente :

Pourquoi nos toilettes européennes sont-elles si fortement éclairées ?

A-t-on vraiment besoin d’une telle luminosité dans ce lieu?

Le papier

Le papier occidental a tendance à renvoyer la lumière.

Tandis que le papier chinois a plutôt tendance à l’absorber.

Deux visions du monde déjà.

La patine

En occident, nous aimons que tout soit impeccable. 

L’argenterie doit briller, les vitres disparaître sous la propreté, la cuisine étinceler comme un laboratoire et les sols être suffisamment nets pour pouvoir manger dessus.

Tanizaki parle même de clinquant superficiel qui empêche l’apaisement de l’esprit.

Personnellement, je me sens plus apaisée quand il fait propre que quand il fait sale, pas toi?

C’est là qu’intervient la patine. En Orient, les traces humaines, des intempéries, de cuisine, loin d’être dévalorisées sont mises en valeur, par l’ombre justement.

Je t’avoue être dans l’incompréhension la plus totale. 

Préférer la crasse et l’obscurité à la propreté et la lumière… je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle. Je me demande s’il n’exagère pas un peu car le Japon est réputé pour sa propreté. 

S’il continue à développer son point de vue sur l’ombre tout au long du livre, il ne revient pas sur cette histoire de crasse valorisée comme faisant partie de la culture orientale.

Le dentiste

Oui, il préfère un dentiste traditionnel dans une vieille maison à un cabinet moderne, clinquant et tout blanc avec des outils rutilants.

Là où je le rejoins, c’est que c’est déjà un moment pénible et nous serions probablement plus rassurés dans un endroit plus chaleureux et adapté à la culture de chacun.

L’or

Selon Tanizaki, l’or n’est jamais si bien mis en valeur qu’à la lumière de la bougie, comme s’il apparaissait tel le génie de la lampe d’Aladin. J’aime bien cette image.

De mon côté, j’ai déjà vu de très belles lampes dans lesquelles l’or est utilisé pour donner un lumière chaude. 

Peut-être que ça lui aurait plu.

La soupe

Soupe impossible à identifier

Alors là, c’est le passage le plus effrayant. 

Dans la pénombre de ta salle à manger, tu découvres ton repas grâce à l’odeur qu’il dégage mais tu ne peux que deviner sa composition.

En tant qu’hypersensible qui mange à sa façon… d’hypersensible, c’est inacceptable. 

J’aime tout voir dans une assiette bien blanche, vérifier qu’il n’y a rien de suspect et trier si nécessaire. 

L’effet du surprise gustatif est totalement proscrit.

Tu sais que j’ai même écrit dégustatif ? C’est le correcteur automatique qui a modifié.

Je dis non, non et non, définitivement sur ce sujet.

L’architecture

L’élément le plus frappant est bien sûr l’avant-toit traditionnel.

Tanizaki parle du toit comme d’une ombre projetée au sol au milieu de laquelle la maison est construite à l’abri non seulement des intempéries mais aussi du soleil. 

Ensuite, la lumière, après avoir péniblement traversé l’avant-toit, doit encore se frayer un chemin à travers le papier des portes coulissantes.

Je ne comprends pas pourquoi. Bien sûr comme toute Belge qui se respecte, j’adore le soleil. La chaleur est rarement un problème pour nous et nous avons vu que pour les européens, plus il y a de lumière mieux c’est.

La première fois que j’ai visité mon appartement, je me suis dit que je ne l’achèterais pas à cause d’une espèce d’excroissance sur la façade qui empêche une partie de la lumière d’entrer. Mais bon, je l’ai acheté quand même.

Peut-être que l’architecte s’est inspiré du livre pour bâtir notre immeuble et que cette protubérance est un clin d’oeil discret à la culture orientale.

Je crois que cette idée me console un peu, surtout quand je vois le soleil disparaître une heure plus tôt de mon salon.

L’ombre sur les visages

Alors là, 100 % d’accord.

L’ombre sur un visage de 50 ans est infiniment plus flatteuse.
C’est un peu comme un lifting, mais gratuit et sans douleur.

J’en redemande.

La lumière directe, elle, ne pardonne rien : les rides, les cernes, les petits plis qui n’existaient pas hier — ou que nous préférions ignorer.

Merci Tanizaki : l’ombre adoucit tout.
Elle suggère plus qu’elle ne montre.

En refermant « Louange de l’ombre »

Je ne suis pas devenue une adepte des maisons plongées dans la pénombre, ni prête à manger une soupe dont je devine à peine la composition.

Mais entre l’ombre qui adoucit tout et la lumière qui révèle chaque détail, chacun cherche son équilibre.

Pour ma part, je vais continuer à chasser la crasse grâce à la lumière que je laisse entrer abondamment et je compte bien me servir d’un peu d’ombre quand ça m’arrange. 

Le tout est d’éviter de transformer son salon en laboratoire nucléaire.

Et toi, à quel moment, à quel endroit, l’ombre ou la lumière te semblent-elles cruciales?

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6 réponses

  1. Merci pour ces réflexions qui me laissent méditative… Je m’aperçois que j’aime beaucoup la lumière, et notamment la lumière naturelle, mais que l’ombre apporte aussi toute sa beauté au monde !

    1. Merci pour votre message 🙂
      Oui… la lumière attire naturellement, mais sans l’ombre, elle perd un peu de sa magie.
      C’est cet équilibre qui rend le monde intéressant, je trouve.
      Merci pour ce partage.

  2. Merci pour cet article, vraiment percutant 🙏

    Il m’a beaucoup fait penser à cette vision orientale — japonaise mais aussi chinoise — où la lumière n’existe jamais sans l’ombre.

    En médecine chinoise, on parlerait du yin et du yang : trop de lumière, trop d’exposition, trop de stimulation… et le système finit par s’épuiser, perdre sa profondeur, presque “se brûler”.

    Finalement, ce que tu décris c’est peut-être ça : une société qui valorise tellement le “yang” qu’elle en oublie le yin… alors que c’est justement l’équilibre entre les deux qui nourrit la vitalité.

    1. Merci beaucoup pour votre message 🙂
      J’aime beaucoup ce lien avec le yin et le yang… ça éclaire (sans jeu de mot) très bien ce que j’essayais de décrire.
      On pousse tellement vers le “toujours plus de lumière” qu’on en oublie que l’ombre fait partie de l’équilibre — et même du repos.
      Votre message me donne envie de regarder ça encore autrement.
      Merci pour cet apport.

  3. C’est une drôle d’idée d’écrire sur l’ombre et la lumière, mais c’est vrai qu’un manque de lumière dans certains cas peut-être source d’angoisse. J’aime aussi en général beaucoup de lumière, sauf parfois le matin, quand je suis en voyage (comme actuellement c’est le cas). J’aime me trouver dehors, à écouter les oiseaux chantés à voir le soleil se levé, malgré le froid. (Je ne suis pas resté longtemps ;-)). La réflexion de la lumière dans les toilettes est très juste : pourquoi tant de lumière ?

    1. Merci pour votre message, il m’a fait sourire 🙂
      Le matin en voyage, je vois très bien… ce moment où la lumière est encore supportable avant de redevenir un peu envahissante (et où le froid nous rappelle vite qu’on n’est pas des héros 😄).
      Et pour les toilettes… oui ! Qui a décidé qu’on devait s’y sentir comme sur une scène d’interrogatoire ?
      Merci d’avoir pris le temps d’écrire.

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