Deux chopes de bière avec le message « L’alcool nuit gravement à la santé »

Est-ce que l’alcool nuit à la santé?

Ou alors, est-ce que c’est l’abus d’alcool qui nuit à la santé?

Les brasseurs belges sont fâchés. Le gouvernement envisage de remplacer la formule « L’abus d’alcool nuit à la santé » par « L’alcool nuit à la santé ». À première vue, la révolution semble modeste : quelques lettres disparaissent et personne ne découvre soudain que la bière belge n’est pas une tisane.

L’abus d’alcool nuit-il plus à la santé que l’alcool ?

Sauf que le mot abus faisait un travail considérable.

Grâce à lui, le problème n’était pas vraiment l’alcool. Le problème, c’était ce que certaines personnes en faisaient. Les autres pouvaient continuer à trinquer raisonnablement, avec cette impression assez confortable d’être du bon côté de la bouteille. L’alcool ne nuisait pas à la santé ; l’abus d’alcool nuisait à la santé.

De mon côté, j’ai plutôt envie de mettre « l’alcool nuit gravement à la santé ».

Voilà. C’est dit.

Je ne suis d’ailleurs pas la seule à le penser : le SPF Santé publique indique que l’alcool peut nuire gravement à la santé, même en faible quantité.

Et ce qui m’étonne le plus en écrivant cette phrase, c’est qu’elle paraisse presque excessive. Remplacez « alcool » par « tabac » et plus personne ne sursaute. Pourtant, dans les deux cas, personne n’ignore aujourd’hui que le produit est mauvais pour la santé.

Alors pourquoi avons-nous encore besoin de préciser que, pour l’alcool, c’est surtout l’abus qui pose problème ?

Pourquoi désirons-nous l’alcool ?

Cette question me travaille d’autant plus que je lis en ce moment Dopamine, de Daniel Z. Lieberman et Michael E. Long. J’avais acheté ce livre pour comprendre pourquoi nous pouvons être attirées par des choses que nous savons mauvaises pour nous. Je pensais trouver quelques explications utiles. Je me retrouve à regarder avec une certaine perplexité des comportements que je trouvais parfaitement normaux trois jours plus tôt.

Dopamine, désir et alcool : pourquoi notre cerveau en redemande

Tu savais que la dopamine était beaucoup plus liée au désir qu’au plaisir ? 

Pas moi.

Elle est beaucoup plus liée au désir, à l’anticipation, à ce que nous n’avons pas encore. Et cela change pas mal de choses : nous pouvons désirer quelque chose sans vraiment l’aimer.

Ce qui, lorsqu’il est question d’alcool, commence déjà à devenir intéressant.

Les auteurs de Dopamine proposent une manière assez étonnante de regarder notre cerveau. Il ne traiterait pas de la même façon ce que nous avons déjà et ce qui reste à obtenir.

Ce qui est là, à portée de main, appartient au monde de l’« ici et maintenant » : manger quelque chose de bon, sentir le soleil sur sa peau, écouter de la musique, profiter d’un moment agréable. D’autres systèmes chimiques participent à notre capacité à ressentir et à savourer ce qui existe déjà.

La dopamine, elle, s’intéresse particulièrement à ce qui n’est pas encore là. Ce que nous pourrions obtenir, découvrir, posséder ou accomplir. Elle nous pousse à aller chercher plus loin.

Ou, beaucoup plus prosaïquement, à penser au verre de vin qui n’est pas encore servi.

Mais heureusement qu’elle existe.

Sans elle, pas de projet un peu fou, pas de voyage sur la Lune, ni de recherche scientifique, probablement pas beaucoup d’ambition non plus. La dopamine n’est donc absolument pas la méchante de cette histoire. C’est aussi l’un des moteurs qui nous fait quitter ce que nous avons pour aller chercher ce que nous pourrions avoir.

Seulement voilà : un moteur n’a pas nécessairement le sens de l’orientation. Il peut nous pousser vers la Lune comme vers le frigo. Et parfois vers la bouteille qui se trouve dedans.

Quand notre cerveau nous veut du bien

Je commence d’ailleurs à me demander si mon cerveau me consulte encore pour quoi que ce soit.

La semaine dernière, je découvrais les PAM, ces propositions d’action immédiate qui sollicitent sans cesse notre attention. Cette semaine, c’est la dopamine qui me fait désirer ce que je n’ai pas encore.

Ce n’est pas moi, c’est mon cerveau.

Et le pauvre travaille à ma survie. Il essaie de repérer ce qui mérite mon attention, de me pousser vers ce qui pourrait m’être utile, de me faire saisir les occasions. Bref, il fait son boulot. Parfois un peu n’importe comment, certes.

Parce qu’entre la survie de l’espèce et le petit verre du soir, quelques milliers d’années de civilisation sont passées par là. Et ce cerveau remarquablement bien équipé pour rechercher ce qui pourrait lui être utile évolue désormais dans un monde qui a parfaitement compris comment attirer son attention et stimuler son désir.

L’alcool fait partie de ce monde depuis si longtemps que notre cerveau a eu largement le temps d’apprendre à le désirer.

Ma consommation d’alcool me préoccupe

Et si tout cela m’intéresse autant en ce moment, ce n’est évidemment pas uniquement parce que je me passionne soudainement pour les neurotransmetteurs. 

Ni d’ailleurs pour les brasseurs belges, je n’aime pas la bière.

Ma consommation d’alcool me préoccupe.

J’en ai déjà parlé plusieurs fois ici notamment dans cette réflexion sur ce qui m’aide quand tout m’irrite. Depuis quelque temps, j’essaie de comprendre la place que l’alcool occupe dans ma vie et, surtout, pourquoi il peut m’arriver d’en avoir envie alors que je préférerais très clairement ne pas boire.

C’est une situation assez étrange quand j’y pense. Il n’y a pas d’un côté une Sophie raisonnable qui sait que l’alcool est mauvais pour sa santé et, de l’autre, une Sophie déraisonnable qui aurait décidé de s’en moquer. Je peux très sincèrement avoir décidé de ne pas boire mais en mourir d’envie.

C’est précisément la distinction entre désirer et aimer qui m’a arrêtée dans le livre.

Les auteurs expliquent notamment qu’avec les substances addictives, le désir peut finir par prendre une autonomie assez spectaculaire par rapport au plaisir. Le cerveau apprend à reconnaître ce qui annonce la récompense et peut déclencher l’envie avant même que nous ayons eu le temps de réfléchir à ce que nous voulons réellement.

Et cela correspond assez bien à ce que j’observe.

Réduire l’alcool : que cherchons-nous vraiment ?

Je commence notamment à comprendre que je ne cherche pas toujours le vin pour le vin. Après une journée dense, stressante ou même simplement très stimulante, j’ai besoin de faire baisser la pression. Pendant des années, mon cerveau a appris une méthode remarquablement simple pour y parvenir : un verre de vin.

Pression. Vin. Relâchement.

Trois mots, pas de débat interminable.

Le plus troublant est que le mécanisme peut se mettre en route même lorsque la journée a été excellente. L’excitation peut être agréable, le travail passionnant, les projets enthousiasmants : arrive malgré tout un moment où j’ai besoin de redescendre. Et mon cerveau, toujours serviable, ressort une solution qu’il connaît parfaitement.

Cela ne signifie pas que l’alcool est la seule manière de faire. C’est justement ce que j’expérimente en ce moment. Je cherche d’autres façons de provoquer cette descente, de signaler à mon cerveau que la journée est terminée et qu’il peut arrêter de courir partout.

Je pourrais te raconter que j’ai trouvé la solution, ajouter trois conseils, une jolie conclusion et probablement un PDF à télécharger.

Ce serait très pratique.

Mais ce serait prendre des raccourcis.

J’en suis au milieu de l’expérience.

Ce que je peux déjà dire, en revanche, c’est que plus je comprends ce qui se passe, plus mon regard sur l’alcool change. Et c’est peut-être cela qui me frappe le plus depuis que j’ai commencé à m’intéresser sérieusement au sujet : je pensais surtout devoir apprendre à moins boire. Je découvre que je suis peut-être aussi en train d’apprendre à moins désirer boire.

Et ce n’est pas tout à fait la même chose.

Et toi, tu le voyais ce petit mot « abus » ?

Bousculade de saison

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4 réponses

  1. Article très intéressant ! Comme on vit et voyage en bateau depuis quelques années, l’apéro fait souvent partie de ces moments de détente : avec les copains au mouillage, ou simplement devant un coucher de soleil. On l’associe facilement à un moment agréable et convivial. Ton article fait justement réfléchir à ce qui se cache derrière cette envie et à des habitudes qu’on ne questionne pas forcément.

    1. Merci ! C’est exactement ce genre d’association qui m’interpelle de plus en plus : un coucher de soleil, des amis, un apéro… les trois semblent presque aller naturellement ensemble. Et pourtant, le coucher de soleil et les amis sont déjà là 😄 C’est en commençant à questionner mes propres habitudes que je me suis rendu compte du nombre de moments auxquels j’avais automatiquement associé l’alcool, sans même me demander pourquoi.

  2. Merci et bravo pour ton authenticité ! Il n’est jamais facile de reconnaître un de ses propres dysfonctionnements. Ce comportement, et cela rejoint toutes les addictions, vient du système nerveux (avant le cerveau) qui se sent en insécurité et qui met en place un état pour nous empêcher de souffrir. L’état mis en place lors des addictions est l’état de Sympathique fuyant. Cela rejoint mon domaine de prédilection, la théorie polyvagale de Stephen Porges.

    1. Merci beaucoup ! Je connais très peu la théorie polyvagale, mais ce que tu expliques sur la recherche de sécurité me parle beaucoup. Je trouve particulièrement intéressant de regarder l’addiction autrement que comme un simple manque de volonté ou de contrôle. Tu viens de me donner un nouveau sujet à explorer…

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