Il parait que je n’aime pas le changement. Mais c’est impossible, le changement est partout !
Mon prof de philo disait : « un être-humain, ça n’existe pas ». Un humain oui.
Pour la simple raison qu’être humain suggère un état stable, une essence. Humain tout court, c’est un processus. Et si nous sommes toujours en mouvement, alors la vraie question n’est pas « est-ce que j’aime le changement ? » mais « qui décide du changement, et pourquoi ? »
Tu n’aimes pas le changement
Cette phrase, je l’ai entendue plus d’une fois. Ici, c’est dans le cadre d’une promotion qui ne m’arrange pas vraiment. le projet est exactement ce que j’aurais voulu, mais ce qu’il implique dans ma vie quotidienne, c’est exactement ce que j’ai choisi d’éviter.
Donc, le changement, oui, mais tout dépend de ce qu’il donne et de ce qu’il prend.
Le changement que tu n’as pas choisi
Dans le cadre d’un deuil, d’une maladie ou d’une séparation, la situation est paradoxalement plus simple, puisque tu n’as pas le choix. Il ne te reste plus qu’à être résilient et faire ce que tu peux.
Le changement que tu choisis — mais qui coûte quand même
Il y a aussi des changements pour lesquels tu as ton mot à dire. Et dans ce cas, regarder la situation dans son ensemble avant de répondre me semble être la base.
Prenons le déménagement. Sur le papier, c’est excitant — un nouvel espace, un nouveau quartier, peut-être une ville différente. Mais dans la réalité, c’est des semaines à faire des cartons, des frais imprévus, des démarches administratives interminables, et l’étrange sentiment de perdre ses repères du quotidien au moment même où tu étais censé gagner quelque chose. Le changement est là, voulu, assumé — et pourtant il coûte.
Le grand voyage, c’est pareil. Partir longtemps, vraiment longtemps, implique de mettre sa vie professionnelle en pause, de négocier avec son employeur, de lâcher une sécurité. Et sur la route, l’inconnu n’est pas toujours romanesque — il y a les galères logistiques, la solitude parfois, les moments où tu te demandes ce que tu fais là. Tu reviens transformé, souvent, mais le chemin n’est pas que de la carte postale. J’en sais quelque chose — j’ai déjà écrit sur le fait que je n’aime pas voyager.
Et la promotion — celle qui est proposée comme une évidence positive, comme si refuser était une anomalie. Le projet peut être exactement ce que tu aurais voulu. Et pourtant ce qu’il implique dans la vie quotidienne peut contredire des équilibres que tu as mis des années à construire. Ce n’est pas du tout la même chose de ne pas vouloir évoluer et de ne pas vouloir payer ce prix-là, à ce moment-là, dans cette configuration-là.
Aimer le changement et se réinventer
Svend Brinkmann parle aussi de cette contradiction dans son livre « Stå fast ». Malheureusement, je ne comprends pas le danois. Dommage, j’aurais aimé le lire. Son point de départ : nous vivons dans ce qu’il appelle une « culture de l’accélération », où l’injonction permanente est de bouger, s’adapter, se réinventer, s’améliorer. Le changement est devenu une valeur morale en soi — refuser de changer, c’est être réactionnaire, peureux, limité.
Mais en même temps — et c’est là que ça devient intéressant — il faut aussi être toi-même. Authentique. Fidèle à qui tu es.
Si je comprends bien, je dois à la fois apprendre à être moi-même tout en m’agitant dans tous les sens et bondir de changements en contradictions avec délice.
Être stable… mais flexible.
Construire une identité solide… tout en me réinventant tous les six mois.
Je ne sais pas toi mais moi, je ne sais pas comment il faut faire ça.
Refuser de sauter sans réfléchir ?
Brinkmann propose une idée qui va à contre-courant. D’abord, arrête de te focaliser sur le positif. Pas parce qu’il faut se complaire dans le malheur, mais parce que la pensée positive forcée est une forme de déni. Regarder lucidement ce qu’un changement va vraiment coûter — en énergie, en temps, en renoncements — ça n’est pas du pessimisme. C’est juste regarder la réalité en face avant de sauter.
Ensuite, il invite à remettre le « non » à l’honneur. L’injonction ambiante est de dire oui à tout — aux nouvelles opportunités, aux défis, aux expériences qui vont « t’enrichir ». En réalité, dire oui à quelque chose revient presque toujours à dire non à autre chose.
Accepter une promotion, c’est parfois renoncer à du temps libre.
Choisir un déménagement c’est parfois quitter un quartier que tu aimais.
Partir au bout du monde c’est peut-être abandonner une certaine sécurité.
Chaque changement mérite au moins le droit à un non sérieusement envisagé.
Le changement comporte une part d’inconnu
Et puis il y a ce que tu ne peux pas savoir. Quel que soit le soin que tu mettes à analyser un changement, à peser ce qu’il donne et ce qu’il prend, il restera toujours une part d’inconnu. C’est inhérent au changement lui-même — si tu pouvais tout prévoir, ce ne serait plus un changement, ce serait juste un déplacement de meubles.
Dire oui comporte un risque. Dire non aussi. Et c’est peut-être là que la connaissance de soi devient la seule boussole un peu fiable — pas pour éliminer l’inconnu, mais pour savoir ce que tu es capable de traverser, et ce qui te coûterait trop cher d’abandonner.
Est-ce que nous aimons vraiment le changement ?
Ou faisons-nous semblant ?
Il me semble donc que la phrase « tu n’aimes pas le changement » ne devrait pas plus exister que les mots « être » et « humain » accolés.
Si « aimer le changement » veut dire foncer tête baissée sans se poser la moindre question alors, effectivement, je n’aime pas le changement. Mais dans ce cas, qui aime vraiment le changement — ou qui fait juste semblant ? »
Personne n’aime tout perdre.
Personne n’accepte un bouleversement sans hésiter.
La vraie différence est peut-être ailleurs : chacun n’est pas prêt à payer le même prix au même moment.
J’avais terminé cet article dimanche dernier en me disant que je n’avais toujours pas pris de décision.
Puis j’ai lu L’Art subtil de s’en foutre de Mark Manson et deux questions sont restées avec moi :
« Pour quoi suis-je prête à souffrir ? »
Cette question rend les choses beaucoup plus claires. Pour quoi suis-je prête à passer du temps ? À prendre des risques, y compris celui de me planter ? À mettre de l’énergie, à sacrifier d’autres activités qui, elles aussi, me tenaient à cœur ? À supporter les montagnes russes émotionnelles où tu passes de « c’est la meilleure idée de ma vie » à « mais pourquoi j’ai commencé ce truc ? » en moins de vingt-quatre heures ?
Une liste d’avantages et d’inconvénients te dit ce que tu gagnes et ce que tu perds. Cette question-là te demande ce que tu es prête à payer — et ça, c’est beaucoup plus concret.
« Quel est mon projet d’immortalité ? »
Celle-là, je me la suis souvent posée, et je commence à entrevoir la réponse.
Qu’est-ce que j’ai envie de laisser derrière moi ?
Qu’est-ce que je veux avoir fait, tenté, ou vécu, pour que ça ait vraiment du sens — pas seulement pour moi, mais aussi pour ce qui reste après moi ? Chacun a le sien…
Finalement, ces deux questions répondent bien mieux à mon hésitation que toutes les listes d’avantages et d’inconvénients que j’avais faites jusque-là.
Je peux déjà te dire une chose : ma décision est désormais limpide. 😁
Et toi, le changement, tu aimes ?




12 réponses
Merci pour le partage de ton ressenti face au changement 🙂 Pour ma part le changement a fait partie de ma vie très tôt, en ayant vécu plusieurs déménagements et apprentissages de langues et de cultures différentes. Alors je crois que j’y suis habituée. Mais pour moi ce qui est le plus inconfortable c’est la phase qui précède le changement, celle justement où j’ai peur de perdre quelque chose. Alors qu’une fois que je suis dans la phase de changement, je mets en place tout ce qui a besoin d’être mis en place, c’est une période où je suis bien plus dans l’action que le questionnement et d’une certaine façon c’est plaisant même si ça peut être épuisant 😉
Merci pour ton témoignage 😊 Je crois que tu mets le doigt sur quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas toujours le changement qui est le plus difficile, mais cette période où l’hésitation s’installe, où la peur de perdre prend beaucoup de place et où il est impossible de savoir ce qui attend de l’autre côté.
Une fois la décision prise, il faut avancer. Des solutions apparaissent, une nouvelle routine se construit, des habitudes se mettent en place… L’action laisse souvent moins de place aux scénarios imaginés avant le grand saut. Ce n’est pas forcément plus facile, mais il devient au moins possible d’agir plutôt que de rester bloquée entre deux options.
Merci d’avoir partagé ton expérience, elle illustre parfaitement cette nuance. 😊
Ton article m’a fait réfléchir, parce qu’il renverse une idée que l’on entend souvent : ne pas aimer un changement ne signifie pas forcément être fermé au changement. J’ai particulièrement aimé cette distinction entre le changement lui-même et le prix qu’il nous demande de payer. Les deux questions de fin sur ce que l’on est prêt à sacrifier ou à supporter sont d’ailleurs bien plus puissantes qu’une simple liste de pour et de contre. Une réflexion très juste qui rappelle que la vraie question n’est peut-être pas « est-ce que j’ai peur du changement ? », mais « est-ce que ce changement vaut ce qu’il va me coûter ? ».
Merci beaucoup. 😊 Tu résumes parfaitement ce que j’avais envie d’explorer en écrivant cet article. Ces deux questions se sont imposées assez tard dans ma réflexion, mais j’ai eu le sentiment qu’elles allaient beaucoup plus loin que l’idée d’aimer ou de ne pas aimer le changement.
Finalement, beaucoup de changements paraissent effrayants tant que leur coût semble supérieur à ce qu’ils peuvent apporter. À d’autres moments de la vie, avec les mêmes changements, la réponse serait peut-être complètement différente. C’est sans doute cette nuance qui m’intéressait le plus.
Merci d’avoir pris le temps de partager cette lecture.
Le ressenti du changement est propre à chacun tu as bien raison. En fonction de notre vécu et de notre âge, nous n’avons pas les même sensibilités. Je suis totalement d’accord, ce n’est pas le changement qu’on refuse mais le prix qu’il demande. Mercii pour ton article et pour la réf du livre en danois 😉
Merci beaucoup 😊 Je crois aussi que le vécu change énormément notre regard. Le même changement peut sembler insurmontable à un moment de la vie… et presque évident quelques années plus tard. Ce n’est pas la personne qui change forcément, mais le prix qu’elle est prête à payer à ce moment-là.
Et merci d’avoir relevé la référence du livre danois ! 😄 J’avoue qu’il m’a bien fait sourire aussi.
Super article ! Je suis totalement d’accord avec le fait d’oser dire non, je galère complètement là-dessus, toujours ce réflexe de dire oui même quand ça me coûte… La distinction entre changement choisi et changement qui coûte quand même, c’est exactement ce qui manquait à ma grille de lecture. Merci aussi pour la recommandation de L’Art subtil de s’en foutre, j’en avais entendu parler sans jamais franchir le pas, là ça m’a donné l’envie de vraiment m’y mettre.
Merci beaucoup 😊 Dire non est loin d’être un détail. Derrière un simple « oui », il y a parfois beaucoup plus que de la gentillesse : la peur de décevoir, de blesser ou de passer à côté de quelque chose. Pourtant, chaque oui a souvent un coût, même lorsqu’il ne saute pas aux yeux.
J’espère que L’Art subtil de s’en foutre te plaira si tu te lances. Il ne donne pas des recettes toutes faites, mais il pose des questions qui bousculent…
J’ai beaucoup aimé cette idée que le vrai sujet n’est pas d’aimer ou non le changement, mais d’accepter le prix qu’il demande. Les deux questions de la fin donnent vraiment matière à réfléchir et changent complètement la façon d’aborder une décision. Merci pour cette réflexion pleine de nuances.
Merci beaucoup 😊 C’est exactement ce qui m’a intéressée en écrivant cet article. Parfois, il suffit de changer la question pour voir une situation sous un angle complètement différent. Au lieu de se demander si le changement fait peur, réfléchir à ce qu’il demande vraiment permet souvent de prendre une décision plus en accord avec soi.
Merci d’avoir pris le temps de partager cette réflexion.
Merci beaucoup pour ton article
J’ai lu plusieurs fois ton article pour m’en imprégner et ne pas oublier les questions que tu as soulevée si jamais j’ai un choix à faire dans ma vie
Mais de toute façon, j’irai le relire si ça se présente. Je trouve que c’est super pertinent
J’ai souvent pris ou dû prendre des décisions dans ma vie, parfois qui amène un gros changement mais aussi des tout petits changements, j’aurais aimé avoir ces questions sous les yeux
Merci beaucoup
Merci beaucoup pour ton message, il me touche énormément. ❤️
Si ces questions peuvent accompagner une réflexion au moment où une décision se présente, alors j’ai le sentiment que cet article a vraiment trouvé sa place. C’était exactement mon intention : proposer un autre regard, pas des réponses toutes faites.
J’espère qu’elles pourront être utiles, autant pour les grands bouleversements que pour les petits choix du quotidien. Merci d’avoir pris le temps de le lire avec autant d’attention.